Nouvelle époque, nouvelles méthodes

Protesto

Pendant longtemps, nous nous sommes tournés vers le public en lui montrant la signification générale du problème d’une langue internationale, les diverses solutions proposées et l’utilité future que ce nouvel outil apportera à l’humanité entière à condition que tous prennent part à notre projet. Comment ont procédé nos chargés de relations publiques dans leurs prises de paroles ou dans les nombreux articles qu’ils ont écrits? Tout d’abord, ils ont montré la nécessité d’une langue internationale. Ils ont expliqué pourquoi (pour des raisons théoriques) une langue internationale ne peut être ni une langue morte ni une langue nationale, et pourquoi l’espéranto, à cause de sa simplicité et de sa logique, en somme à cause de ses qualités linguistiques, et à cause de sa déjà large diffusion, est la seule solution au problème et que, par conséquent, vu qu’une langue internationale serait d’une grande utilité pour toute l’humanité et que l’espéranto est la meilleure solution, tout homme a le devoir moral d’apprendre l’espéranto et de le propager.
On exigeait du public un certain effort pour une affaire éventuelle et future; en échange, on ne lui proposait rien, ou seulement des profits incertains et imprécis. (…)

En un mot, nous avons jusqu’à maintenant considéré notre mouvement comme une affaire purement linguistique. Ce faisant, nous avons intentionnellement diminué notre public potentiel et, en mettant au premier plan l’aspect linguistique de notre entreprise, nous avons fait fuir beaucoup de gens pratiques qui consentent à dédier un peu de temps à l’étude de l’espéranto en espérant avoir un retour sur leur investissement en temps.

Finalement nos activistes ne doivent pas craindre de présenter la signification sociale de l’espérantisme, l’inévitable développement du sentiment de solidarité que fait naître ce service réciproque incessant et ce rapprochement en terrain neutre où tous les hommes communiquent entre eux de manière équitable et égale, quelle que soit leur langue, leur nation, leur opinion, etc. Dans cette optique, l’exemple de nos congrès est intéressant au plus haut point. Le caractère social de notre mouvement, déjà concrétisé par nos différents services, intéressera beaucoup plus les foules que de longues explications sur le problème d’une langue auxiliaire et ses différentes solutions, qui n’attirent le plus souvent que des curieux ou des enthousiastes vite essoufflés. On laissera aussi de côté le bluff des célébrités issues des sciences ou de la politique qui se sont exprimées favorablement sur l’espéranto, mais qui concrètement s’y intéressent très peu.

*****

Le texte ci-dessus n’a pas été écrit par un rédacteur de La Stelo! Il est un extrait d’un article écrit par Hector Hodler, en 1909 et publié dans la revue Esperanto nº49 du 20 février 1909. (texte complet ici). Hector Hodler n’avait à cette époque que 22 ans!

Il y aurait beaucoup à dire sur cet article – qui met l’accent sur la nécessité, prônée par beaucoup, de ne pas considérer l’espéranto comme seulement une langue – et sur Hector Hodler, figure emblématique du mouvement espérantiste au début du XXe siècle. Représentant charismatique de l’espérantisme et fondateur de UEA (Universala Esperanto-Asocio), il a disparu trop tôt,  emporté à 34 ans, par la tuberculose. Genève, sa ville natale, n’a pas jugé bon de célébrer, en 2020, le 100e anniversaire de sa mort, ni d’apposer en ville une plaque commémorative. Et pourtant, Hector Hodler l’aurait mérité au même titre qu’Henri Dunant!

La Stelo honorera sa mémoire par une série d’articles dans les semaines qui viennent. Aujourd’hui, on se bornera à observer que le point de vue de Hodler est toujours d’actualité et que la question du mouvement espérantiste, véhicule d’une vision plus humaine et plus respectueuse des êtres humains autant que de la nature, mérite plus que jamais d’être remise en lumière, à un moment où on assiste, dans notre société, à une dérive totalitaire indiscutable.