La question du genre et l’espéranto

ecritureInclusive

Dénonciation de machisme linguistique, exigence d’écriture inclusive, imposition de langage épicène,… Les langues, autour de nous, font l’objet d’attaques en règle de la part de nombreuses minorités en colère. En un mot comme en cent, les langues seraient les véhicules d’une idéologie machiste. Les luttes pour l’égalité des féministes d’il y a une trentaine d’années ont amené le concept de langage dit épicène. Si celui-ci ne s’est jamais généralisé, on le rencontre tout de même dans de nombreux documents. Mais lui-même est attaqué depuis quelques années par tous ceux (et celles, et ceules!) qui estiment que la démarche épicène, en exigeant pour toute forme masculine une juxtaposition féminine, c’est encore l’exclusion de tous ceux qui ne se sentent ni homme, ni femme. Immense foutoir…

De fait, le problème principal qui irrite ceux qui se sentent  abaissés ou ignorés par les tournures langagières est celui du pluriel, quand ce pluriel englobe aussi bien des hommes que des femmes. (On laissera de côté, pour ne pas alourdir le propos, la question des trans-genres de toute sorte). Ainsi, «des enseignants» désigne aussi bien des enseignants masculins que féminins. Gros problème pour les féministes! «Pourquoi la forme par défaut ne serait-elle pas des enseignantes?»  La réponse est: «Parce que c’est une convention qui remonte aux origines de nos langues, qu’elle ne suppose aucun mépris pour les femmes et qu’en changer n’a pas de sens, surtout que l’immense majorité des locuteurs se moque bien de cette question et ne changera jamais sa façon de parler, surtout si c’est juste pour plaire à quelques activistes obnubilées par la question du genre.»

Cette question du pluriel «masculin» peut donc être balayée assez facilement, mais on doit reconnaître qu’il n’est pas nécessaire d’être féministe pour se sentir embarrassé par cette «option par défaut de la forme masculine», en particulier quand il s’agit de revenir au singulier après avoir utilisé le pluriel. Ainsi, si on reprend l’exemple des enseignants, on peut être amené à dire: «Un enseignant doit être capable de parler clairement; il saura aussi écrire sans fautes». Pourquoi «il»?!

C’est en gardant à l’esprit ce problème de la préférence donnée au masculin dans le langage que nous allons maintenant examiner le cas de l’espéranto, parce qu’il est intéressant à maints égards.
En espéranto, il n’y a fondamentalement PAS de genre. Tous les substantifs ont une terminaison en -o.  Par exemple, instruisto désigne indifféremment un enseignant ou une enseignante. Mais il a bien fallu introduire dans la langue un élément  pour désigner la différence entre homme et femme lorsque cela est requis. Pour ce faire, l’espéranto dispose tout d’abord du suffixe -ino, qui désigne le féminin: «une enseignante» se dit ainsi instruistino. On peut aussi dire ina instruisto (enseignant féminin).  Semblablement, on dira vira instruisto pour désigner un enseignant masculin, vir- étant le radical pour désigner le masculin. Enfin, pour dire «des enseignants», en spécifiant explicitement qu’on s’adresse aussi bien aux  enseignantes qu’à leurs collègues masculins, on dira geinstruistoj, ge- étant le préfixe qui précise la prise en compte des deux genres.

Et comment généralise-t-on au singulier? On traduira «un enseignant doit être capable de parler clairement; il saura aussi écrire sans fautes» par instruisto devas esti kapabla paroli klare; ĝi scios ankaŭ skribi senerare. Ĝi est un pronom…neutre! L’espéranto possède en effet, pour le pronom personnel «il/elle»,  une forme masculine (li), une forme féminine (ŝi)…. et une forme neutre (ĝi) ! Au pluriel, il n’y a qu’une forme pour tous les genres (ili), parce que la nécessité de faire la distinction au pluriel ne s’est pas fait sentir.

Cerise sur le gâteau: l’espéranto a un seul article défini: la. Utilisé pour le masculin, le féminin et le neutre aussi bien au singulier qu’au pluriel, il est absolument non-genré. Exemples: la viro, la virino, la homo, la homoj (l’homme, la femme, l’être humain, les êtres humains). L’espéranto a cette richesse de pouvoir préciser très exactement et très simplement si l’on parle d’une femme, d’un homme, ou si c’est indifférent. De même il peut choisir d’englober les deux genres, au singulier comme au pluriel.

L’espéranto se situe donc indiscutablement au-dessus de la mêlée dans les combats, légitimes ou non, pour une langue non-discriminante. Que toustes ceuxelles qui s’excitent sur les langues nationales relativisent donc l’importance de leurs indignations: au plan international, avec la langue internationale, leurs problèmes sont résolus.

ms / 2021.06.03